Discours prononcé le 28 avril 2012 devant le Conseil québécois des TCA

30 04 2012

Camarades travailleurs et travailleuses,

On m’a demandé de venir vous parler aujourd’hui, de vous parler d’un mouvement, de vous parler d’une organisation, de vous parler de principes. Ce mouvement, c’est le mouvement étudiant québécois; cette organisation, c’est la CLASSE; ces principes, ce sont le syndicalisme de combat, la diversité des tactiques et la gratuité scolaire. Plus encore, nous croyons que nous vivons présentement un moment historique : jamais le mouvement étudiant québécois n’a connu une grève aussi longue, rassemblant autant de gens, réveillant autant d’énergies créatrices et faisant autant parler tout le monde. Nous ne sommes pas une vague, qui meurt aussitôt qu’elle rejoint la berge : nous sommes un flot, nous sommes une rivière, nous sommes un fleuve.

Et ce fleuve est en train de sortir de son lit : ma seule présence ici aujourd’hui en témoigne. Et ce fleuve tire sa source en amont de la hausse des frais de scolarité. Depuis 30 ans, l’idée de bien commun recule. Depuis 30 ans, les gouvernements mettent la hache dans les programmes sociaux. Depuis 30 ans, les écarts entre riches et pauvres se creusent. Plus récemment, la crise économique de 2008 a servi de catalyseur à ces soi-disant «plans d’austérité», qui ne sont en fait que le nom que l’on donne au démantèlement de l’État social. Appelons un chat un chat : c’est le néolibéralisme, qui se décline de la tarification des services à la délocalisation d’emplois en passant par la détérioration des salaires et avantages sociaux des travailleurs et travailleuses. «Néolibéralisme», ce n’est pas qu’un mot à la mode dans les cercles de gauche : c’est un processus, c’est une dynamique bien réelle. Et c’est ce que nous combattons. Et c’est ce qu’il nous faut combattre. Et c’est que nous continuerons à combattre.

Mouvement étudiant et lutte actuelle

Mais revenons à la lutte actuelle. Je ne vous surprendrai en vous disant que nous nous battons becs et ongles contre une hausse de frais de scolarité de 1778 $ – non, ce n’est plus 1625 depuis hier –, une hausse qui, bien qu’elle soit maintenant étalée sur 7 ans, n’est pas moins une attaque à l’accessibilité à l’éducation universitaire. En fait, à la CLASSE, nous nous opposons farouchement à l’idée que l’éducation universitaire devrait avoir un prix, tout court. Le savoir, la culture, la science, ce ne sont pas des choses comparables à une pinte de lait, une scie ronde ou un voyage à Cancún. Le savoir, la culture, la science, ce sont les résultats de milliers d’années de civilisation humaine et ce sont à la fois les conditions de possibilité de la vie en société, le ciment social. Quand on met un prix sur ces choses, c’est que l’on déclare qu’elles ont une valeur monétaire et qu’elles sont plus ou moins accessibles selon nos moyens, donc que certaines personnes méritent plus que d’autres d’y avoir accès. Rappelons-nous le choix qui a été fait au Québec dans le sillage de la révolution tranquille : que chaque québécois, chaque québécoise puisse accéder à ce bagage culturel, peu importe son origine socioéconomique. D’où les Universités du Québec. D’où la résolution d’atteindre la gratuité scolaire.

Mais il y a aussi l’enjeu de l’endettement étudiant. En haussant les frais de scolarité, on augmente les dettes étudiantes – et j’aimerais rappeler que ces dettes ne sont pas effacées par une faillite personnelle. Aux États-Unis, déjà, une bulle spéculative d’un billion de dollars s’est formée, une bulle qui menace autant l’économie que celle des hypothèques qui a éclaté en 2008. Parallèlement, chez nous, le niveau d’endettement des ménages et des particuliers atteint des niveaux record, et le gouvernement Harper vient de hausser l’âge de la retraite à 67 ans. Plus encore, les générations qui précèdent la mienne, plus nombreuses, s’acheminent graduellement vers la retraite.

Un étau se referme : on nous endette par nos études, puis ensuite il nous faudra financer les fonds de pension des générations avant nous, tout cela dans un contexte d’explosion des tarifs, du prix des logements et du coût des denrées alimentaires. Mais alors que certaines personnes veulent y voir un conflit de générations, nous y voyons plutôt un conflit qui oppose une classe possédante bien graissée au reste de la société. Car l’argent ne manque pas : pour ne donner qu’un exemple, les banques canadiennes ont enregistré des profits de 21 milliards de dollars en 2011. C’est bien un choix politique, un choix idéologique, et non une fatalité économique, qui guide la hausse des frais de scolarité, la tarification des services publics et les coupes dans l’appareil étatique.

Pour faire reculer le gouvernement, la grève n’est pas et n’a jamais été notre premier moyen. Nous avons lancé des pétitions, nous avons appelé à des manifestations d’une journée à chaque printemps et chaque automne, nous avons multiplié les sorties médiatiques, et plus encore. Nous aimerions croire que tout cela n’a pas été en vain, mais ces jours-ci, il apparaît que nous ne pouvons nous faire entendre que lorsque nous dérangeons.

Alors nous nous sommes mis en marche. L’ASSÉ, l’association qui a fondé la CLASSE, a appelé à la grève, et les associations étudiantes du Québec ont répondu «présent». La présente grève est l’enfant de la frange combative du mouvement étudiant que représente la CLASSE, et si, de semaine en semaine, des associations de partout à travers le Québec continuent à joindre la CLASSE – nous sommes rendus plus de 100 000 –, c’est parce que celle-ci a réussi à articuler des méthodes combatives et un discours qui s’attaque à la racine du problème auquel nous faisons face.

ASSÉ-CLASSE

Mais en quoi consiste cette CLASSE dont on parle tant et à qui le gouvernement attribue la responsabilité de tout ce qui ne va pas en ce bas monde? La CLASSE, c’est la Coalition Large de l’ASSÉ, et l’ASSÉ, c’est l’Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante. Celle-ci a été fondée en 2001 en marge des luttes altermondialistes et du sommet des Amériques à Québec et elle regroupe aujourd’hui plus de 45 000 membres à travers la province. Plusieurs choses la distinguent à l’intérieur du mouvement étudiant. D’abord, c’est une association qui regroupe à la fois des étudiants et étudiantes de cégep et des universitaires. Par ailleurs, l’ASSÉ se démarque par ses principes fondateurs, qui sont au nombre de 6 :

  1. Pour une éducation publique, gratuite, laïque, de qualité, accessible et non-discriminatoire ;

  2. Pour un régime d’aide financière adéquat ayant pour but d’éliminer l’endettement étudiant et d’assurer la satisfaction des besoins fondamentaux;

  3. Pour un réseau d’éducation public libre de toute ingérence de l’entreprise privée, y compris la sous-traitance ;

  4. Pour la démocratisation des institutions d’enseignement dans une perspective d’autogestion ;

  5. Pour une solidarité syndicale avec toute lutte internationale progressiste visant le mieux-être de la société ;

  6. Contre toute forme de mondialisation qui entérine la prédominance du profit sur le bien-être de la population

Et viennent s’ajouter à ces principes un grand nombre de positions féministes, anti-impérialistes, écologistes et altermondialistes.

Autre trait caractéristique : la démocratie directe. On en a beaucoup parlé dans les dernières semaines. Dans le mouvement étudiant, cela signifie d’abord que ce sont les Assemblées générales de chaque association étudiante qui sont l’instance souveraine par excellence. C’est de là qu’émergent les différentes positions et propositions, qui, une fois adoptées au local, sont ramenées au congrès. En congrès, chaque délégation vote en fonction des mandats qui lui sont confiés par son Assemblée générale. La seule marge de manœuvre dont disposent les déléguéEs, c’est celle qui se dégage de leurs mandats. Une fois une résolution adoptée en congrès, c’est la tâche du Conseil Exécutif de veiller à son application. Et, jamais une décision prise en congrès ne peut être imposée aux associations membres. En somme, tout se passe du bas vers le haut.

C’est pour ça que nous avons des porte-parole et des exécutants-exécutantes – non rémunérés –, et non des dirigeants. C’est pour ça que nous avons des congrès à chaque semaine et qu’il faut parfois attendre au dimanche avant de voir l’organisation se positionner. Oui, c’est plus long. Oui, c’est plus laborieux. Mais, c’est le coût de la démocratie. J’ai la ferme conviction que l’une des grandes victoires de la CLASSE jusqu’à maintenant est d’avoir opposé le temps de la démocratie au rythme effréné des événements. Prendre une décision réfléchie et, surtout, représentative de la volonté des membres, nécessite du temps. Il faut laisser le temps pour que la démocratie se fasse. Et la démocratie directe est une excellente école de politique, un apprentissage en accéléré du vivre-ensemble. Oui, les Assemblées locales durent parfois 6 heures et les congrès s’étendent souvent sur 15 heures dans une même journée. Oui, les esprits peuvent s’échauffer à l’occasion. Mais ce n’est pas ça aussi, la vie en société? Plutôt que de contourner le problème, la démocratie directe est une façon d’apprendre à ménager les différentes facettes – sociale, culturelle, émotionnelle – de la prise de décision politique. Et quand Line Beauchamp essaie de nous faire une leçon de démocratie, on ne peut que lui rire au visage. Et lui rappeler que son gouvernement dirige le Québec en dictateur alors qu’il n’a été élu, il y a 4 ans, par moins de 29% de l’électorat. Ces gens ont une grande maîtrise de l’art du ridicule.

Mais revenons à l’ASSÉ et à son élargissement. Très consciente que ses principes témoignent d’une prise de position politique forte, en quelle matière toutes les associations étudiantes du Québec ne sont pas rendues aussi loin, l’ASSÉ, pour la présente lutte, a décidé d’ouvrir ses structures. L’idée est de coaliser un pôle combatif partageant un certain nombre de revendications minimales. Il faut comprendre que l’ASSÉ et la CLASSE ne représentent que la dernière incarnation de la frange combative du mouvement étudiant québécois. Celle-ci a porté plusieurs noms par le passé : UGEQ, ANEEQ, MDE. Et si l’on parle d’une «frange combative», c’est qu’il y en a une autre, plus habituée aux méthodes concertationistes et lobbyistes, soit cette frange qui est représentée par les fédérations étudiantes, la FECQ et la FEUQ. Rappelons que celles-ci ont été fondées au début des années 1990 autour du slogan «Plus jamais la grève». Avec le mouvement actuel, nous ne pouvons que nous réjouir qu’elles se soient rendu compte, avec les années, que la grève est un outil indispensable de tout mouvement social, surtout dans le contexte actuel. Oui, le mouvement étudiant n’est pas uni dans une seule organisation – demander qu’il le soit, ce serait, au fond, comme demander qu’il y ait une seule centrale syndicale au Québec –, il n’est pas uni, mais la lutte en cours nous amène à nous serrer les coudes plus que jamais. Une seule chose peut expliquer cela : c’est l’intransigeance du gouvernement Charest.

Finalement, c’est par les moyens qu’elles emploient que l’ASSÉ et la CLASSE se distinguent.

Moyens d’action

Comme je l’ai mentionné au début, l’un des fondements de notre organisation est le syndicalisme de combat. Or, en quoi est-ce que ça consiste? Fondamentalement, c’est l’idée qu’à des principes qui se veulent en rupture avec l’ordre établi doit se joindre une pratique politique elle aussi en rupture. Les notions-clés dans tout ça sont le contre-pouvoir et le rapport de force.

Dans un contexte où la droite se radicalise et s’en prend de façon de plus en plus directe à nos acquis sociaux, on ne peut plus faire de compromis : on ne négocie pas le recul social, on le combat par la grève générale – c’est ce que dit un de nos slogans. À l’heure actuelle, l’État ne représente pas l’intérêt général : c’est nous, étudiants, étudiantes, travailleurs, travailleuses, par la force de nos associations, qui devons défendre cet intérêt général. Nous ne pouvons pas nous fier aux paroles des politiciens, des dirigeants : voilà ce que dit le syndicalisme de combat. Nos institutions soi-disant «démocratiques» ne sont plus en mesure de nous protéger contre les attaques du pouvoir économique et elles ne permettent plus d’assurer une prise de décision politique qui va dans le sens du bien commun. Jamais nous n’en serions venus au point où nous en sommes s’il y avait eu écoute, s’il y avait eu échange, s’il y avait eu dialogue, s’il y avait eu consultation. Bien sûr, le gouvernement Charest affirme à qui veut bien l’entendre qu’il a procédé à des consultations, mais nous ne sommes pas dupes. La rencontre dont ces gens parlent était une mascarade appelée par le gouvernement pour décider de comment on hausserait les frais de scolarité – une vraie blague. Nous savons reconnaître une insulte à notre intelligence lorsqu’elle survient : ce gouvernement n’a en fait écouté que le Conseil du Patronat et ses amis de l’industrie – industrie qui sert de belle nouvelle carrière aux anciens ministres. Ce gouvernement semble ne comprendre que le langage de l’argent, alors allons faire de la pression économique : c’est là tout le sens des blocages et occupations.

Ces actions s’inscrivent dans un principe plus large qui est celui de la diversité des tactiques. Car tout le monde n’est pas prêt à enfiler l’équipement nécessaire pour braver l’anti-émeute lors de blocages. Le mouvement est pluriel, les tactiques le sont aussi. De la poésie du collectif Fermaille au blocage du port de Montréal, il existe une panoplie de moyens pour faire pression sur les bourses et sur les esprits : l’humour noir du Rabbit Crew, les sit-in pacifiques, le remplacement de publicités par de l’art engagé, les concerts militants – d’ailleurs, l’orchestre du Conservatoire de musique de Montréal jouera le Sacre du printemps demain soir – les flash mob, les universités populaires, etc.. J’en profite pour souligner une chose cruciale : si la CLASSE organise certaines manifestations et actions, l’extrême majorité de ce qui se passe est le fruit d’initiatives de personnes, de petits groupes ou bien d’associations locales. Alors, quand on demande à la CLASSE de condamner ceci ou cela, de respecter une trêve ou quoi que ce soit d’autre que le gouvernement et ses alliés médiatiques sortent de leur chapeau, il faut bien comprendre que, parce que nous sommes en démocratie directe, le national ne peut rien imposer au local. La CLASSE n’est que l’expression institutionnelle d’un mouvement qui est beaucoup plus grand et fort qu’elle. C’est ça qui énerve le gouvernement, mais c’est à la fois ce que ces gens sont incapables de comprendre.

Au final, c’est le rapport de force qui va trancher entre deux visions de la société, ou plutôt entre une vision de la société et celle d’une dissociété. Les pouvoirs en place, comme Margaret Thatcher jadis, pensent qu’il n’existe que des individus; aujourd’hui, c’est la société qui vient cogner à leurs portes.

Aujourd’hui, nos mains sont tachées de peinture, nos souliers montrent leur usure, nos traits sont tirés par des nuits de sommeil souvent trop courtes, nos jambes gagnent en muscles et nos vêtements sentent ce que les policiers veulent bien nous lancer – gaz lacrymogènes, irritants chimiques et autres substances si agréables à respirer. Nos corps entiers vibrent au rythme de la lutte et nos esprits, oui, sont résolus à poursuivre la lutte.

Depuis plusieurs semaines déjà, nous appelons à un élargissement de notre mouvement. Parce que la grève peut bien être étudiante – pour le moment –, mais la lutte est populaire. C’est le mouvement étudiant, c’est Aveos, c’est Rio Tinto Alcan, c’est le Jour de la Terre, c’est l’opposition aux gaz de schiste, c’est la lutte pour le droit à l’avortement – tiens, une autre chose que l’on croyait acquise. Cet élargissement commence en chacun et chacune de nous : c’est pour cela que nous vous invitons à continuer la réflexion, à parler de ce qui se passe avec vos proches – famille, collègues et camarades – et à évaluer les pistes d’action qui vous sont possibles.

Avant de terminer, j’aimerais citer le Liminaire de Gaston Miron, dont les mots se retrouvent de plus en plus sur nos pancartes :

J’ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant

il y a longtemps que je ne m’étais pas revu

me voici en moi comme un homme dans une maison

qui s’est faite en son absence

je te salue, silence

je ne suis pas revenu pour revenir

je suis arrivé à ce qui commence

Quelque chose est en train de naître au rythme de nos pas, au son de nos cris, sous le trait de nos plumes. Je ne sais pas, nous ne savons pas ce qu’est ce «quelque chose», mais j’ai une assurance : aussi longtemps que nous demeurerons convaincuEs de la justice de notre cause et de la nécessité d’agir, notre humanité à tous en sera d’autant renforcée. Car oui, il en va de notre liberté. Il en va de notre fraternité. Il en va de la préservation de ce qu’il nous reste de commun et, possiblement, de la reconquête – de la reconquête, oui – de ce que l’on nous arrache depuis 30 ans.

Et nous continuerons de mettre nos têtes, de mettre nos cœurs et de mettre nos corps au service de la solidarité étudiante, de la solidarité syndicale, de la solidarité humaine.

Merci.

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